DISSIBLOG

24 décembre 2016

Avis de décès: Le sociétalisme est mort !

Afficher l'image d'origineIl était jeune, beau, charismatique. Il parlait aux masses, bousculait les élites, trouvait avec une facilité déconcertante les mots, les intonations, les gestes que François Hollande recherchait désespérément. Le futur, c’était lui. Mais rien n’y a fait. La vague de défiance qui submerge des démocraties occidentales vieillissantes l’a emporté comme les autres. Le fringant Matteo Renzi a été balayé en une journée. Il ne sauvera pas la gauche sociale-libérale européenne.

Rien ne la sauvera d’ailleurs, car elle est déjà morte. Les sondages flatteurs d’une autre étoile "progressiste", Emmanuel Macron, n’y changeront rien : la crise politique, idéologique, philosophique du social-libéralisme surpasse les questions de casting. Elle révèle – paradoxe terrible pour une gauche dite "moderne" – une profonde inadéquation à l’époque. La "modernité" d’hier est devenue ringarde. Que s’est-il passé ?

Aux origines de la débâcle 

Revenons aux années 1990. Le mur de Berlin vient de tomber. La fin de l’Histoire est proclamée. La mondialisation du marché, de la démocratie, de la culture occidentale constitue l’horizon indépassable du genre humain. Les "progressistes" célèbrent leur triomphe. Dans un étrange mélange de naïveté et d’arrogance, ils induisent de leur bien-être personnel le bonheur de tous. Ceux qui s’obstinent à ne pas comprendre la marche du monde sont des "ploucs", des "attardés", une espèce en voie de disparition. Puisque tout roule, plus besoin de grande question, de grand combat ou de grand projet. A l’heure du laisser-faire, du laisser-aller, la puissance publique s’offre aux gestionnaires et aux communicants. Goldman Sachs et Euro RSCG mènent la danse. L’épanouissement personnel tient lieu de philosophie politique.

Un moment résume l’époque. Nous sommes en décembre 1998, un sommet de l’Union européenne rassemble à Vienne la fine fleur du réformisme continental : Gerhard Schröder, Lionel Jospin, Tony Blair, Massimo D’Alema ont l’air heureux sur la photo de famille. Aucun "réac" ou "populiste" pour venir troubler leurs agapes, une croissance économique soutenue qui autorise l’audace : toutes les conditions sont réunies pour enfin doter l’Union d’un gouvernement représentatif face à la Banque centrale, créer une défense européenne, porter un projet écologique ambitieux… Sauf qu’il ne se passe rien. Ou presque. "90% de nos discussions furent consacrées à la question des magasins 'duty free'", regrette a posteriori Massimo D’Alema. Les origines de la débâcle se trouvent là, à Vienne, dans les sourires vides de l’Europe rose.

L’hiver est là

Pendant plus de vingt ans, les "progressistes" occidentaux ont évolué dans une apesanteur conceptuelle et une absence d’inquiétude sidérantes. Leur monde était le seul monde souhaitable et possible. Alors, aujourd’hui, quand la crise financière, le chômage de masse, les attentats djihadistes, le tsunami national-poutiniste font exploser leur bulle, ils ne comprennent pas. Lorsque l’Histoire frappe à nouveau à la porte, avec sa sale gueule et son haleine putride, ils demeurent interdits sur le palier, impuissants et muets. Cela ne devait pas, cela ne pouvait pas arriver. Et pourtant cela arrive. Partout, en même temps.

Les idées, les slogans, les partis que nous avons portés, lancés, soutenus sont devenus inaudibles. Nous – qui croyons encore au projet européen, au cosmopolitisme républicain, à la société ouverte – sommes ébranlés. Nos principes et nos mots filent de l’urticaire à un nombre croissant de nos concitoyens. Comment, en effet, croire aux envolées lyriques sur le "vivre ensemble" prononcées par ceux qui ont si longtemps vécu séparés ? Comment défendre une Europe dont le principal argument de vente est un refrain éculé sur le risque d’un retour aux années 1930 ? Comment un chômeur de Picardie peut-il croire à la mondialisation, lui qui n’a pas fait Erasmus et n’a jamais été aussi isolé qu’à l’heure de l’homme global et des réseaux planétaires ?

Nous évoluons dans un champ de ruines idéologique, social et politique. Blâmer nos adversaires réactionnaires, souverainistes, nationalistes ou xénophobes pour nos propres échecs relève d’un narcissisme désuet. Pour les combattre efficacement, des clips, des concerts ou des incantations morales ne suffiront pas. Il faut d’abord admettre que, trop longtemps, dans notre propre discours, l’émancipation individuelle a supplanté l’horizon collectif ou que le multiculturalisme le plus fainéant a remplacé le récit à écrire et le projet à porter ensemble. Le social-libéralisme n’était qu’un renoncement à transformer un monde qui nous convenait parfaitement.

Il est temps de remettre le commun au cœur de nos préoccupations. Ou le césarisme l’emportera. Partout. Les temps durs ne s’accommodent pas d’une pensée molle. L’esprit cool n’a plus droit de cité lorsque l’hiver est là. Nous sommes à l’année 0 du progressisme européen. Tout est à réinventer.

Raphaël Glucksmann

Posté par dissidence à 12:11 - France - Commentaires [0] - Permalien [#]
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