Les secrets inavouables de la caste
Les Français sont égaux en droits devant le mérite qu'arbitre l'école, devant le pouvoir que régit la démocratie, devant la richesse que répartit la concurrence. Beaux principes qui se pervertissent lorsque les gagnants sont toujours les mêmes. La République se fait alors oligarchie. Or, d'une enquête à la suivante, c'est toujours le même constat. Notre classe dirigeante tend à devenir un monde de passe-droits et de privilèges, de combines et de corruption, un monde de l'entre-soi et de la barbichette coupé du reste de la population.
Lançant son cri de guerre "L'oligarchie ça suffit" (1), Hervé Kempf a posé le problème en termes de société, et même de civilisation. Après une enquête fouillée (2), Vincent Nouzille met au jour les inextricables réseaux qui, des fraternelles maçonniques aux dîners du Siècle, des énarques pantouflards aux HEC impérialistes, détournent nos institutions au service des oligarques. Une république ainsi noyautée par le copinage n'est plus qu'un décor à l'abri duquel une élite arrogante se croit tout permis. Il y a encore l'ouvrage d'Alain Cotta (3).
Et voici maintenant la charge de Sophie Coignard. Après avoir dénoncé sans pitié l'omerta et la vendetta qui gangrènent la société française, elle s'est associée à Romain Gubert pour fustiger "l'oligarchie des incapables". Point de litotes, de circonlocutions, de sous-entendus, des faits, rien que des faits. Les auteurs donnent les noms, les dates, les chiffres, et les puissants en prennent pour leur grade. Les grands principes aussi. La démocratie ? Bafouée par le cumul des mandats et les conflits d'intérêts. L'économie de marché ? Détournée au profit des financiers, des affairistes et de hauts managers surpayés. La méritocratie ? Réservée aux enfants de la caste dirigeante qui ont seuls accès aux grandes écoles et aux places. Entre copinage et népotisme, cette élite tend à devenir une caste fermée, et même héréditaire.
Sophie Coignard et Romain Gubert ne dissertent pas. D'une histoire à la suivante, ils décrivent, ils racontent et nous offrent une traversée assez ahurissante de la haute société française. À nous d'en tirer les conclusions. Ce petit monde vit en vase clos, se retrouve dans les mêmes cercles, les mêmes clubs ou sur les mêmes coups. Public-privé, gauche-droite, les frontières s'estompent. Il s'agit d'abord d'occuper les places et de faire fortune. Car la cupidité est reine. Les uns cumulent les mandats et les charges, empilent les salaires, les autres ajoutent de généreuses rémunérations à une retraite dorée, voici les parlementaires qui se font avocats, les avocats qui se font agents d'influence. Avec, en prime, l'argent public toujours disponible pour faire des affaires. L'oligarchie défend ses privilèges en refusant la disparition des grands corps de l'Ena, en s'opposant à la taxation des oeuvres d'art, elle assure son impunité en étendant le secret-défense, en réduisant le pôle financier de la justice et en retardant le jugement de certaines affaires. Les fautes ne sont jamais sanctionnées et l'incompétence se voit toujours récompensée par un recasement, un parachute doré ou une retraite royale. Pour dresser le tableau de cette oligarchie prédatrice, les auteurs nous font plonger au coeur d'histoires entrevues puis oubliées dans le flux de l'actualité. Résultat garanti. Au terme de cette chevauchée dans l'inacceptable, il faut tenter de reprendre ses esprits, ne pas céder à la tentation populiste. Le portrait est un réquisitoire, la plaidoirie devrait être entendue, mais le jugement resterait sévère. Les personnages présentés sont les moins fréquentables, il en est d'autres heureusement plus estimables. Mais, surtout, ceux-là mêmes qui sont exposés au pilori ne manquent pas toujours de qualités. Le Ruy Blas de Victor Hugo fustigeant les ministres corrompus s'écrie : "Les bons font place aux pires." Dans le cas présent, ce sont bien souvent les bons qui, cédant à la tentation d'un système pervers, deviennent les pires.
>> EXTRAITS ... (merci à Philiberte)