DISSIBLOG

12 mars 2019

L'Archipel des "gaulags"

A l’occasion de la sortie de son livre “L’Archipel français”, Jérôme Fourquet analyste politique et directeur du département Opinion à l’IFOP, est interrogé sur Atlantico. Extraits :

Résultat de recherche d'images pour "france périphérique"Votre livre “L’archipel français” retrace le processus d’une atomisation de la nation au cours de ces trois dernières décennies. Quels ont été les déclencheurs de ce processus, marquant une fragilisation de la cohésion de la société ?

Ces processus sont de nature et de temporalité différentes. Il est possible de les décrire en commençant par l’accélération du mouvement de déchristianisation de la société française qui a été diagnostiquée dès les années 50-60. […]

Un deuxième phénomène est l’extraordinaire montée en puissance de l’individualisation, qui rappelle le livre “L’ère du vide” de Gilles Lipovestky  qui date également des années 80. Ici, encore, avec 30 années de recul supplémentaire, les logiques décrites ont pris une importance considérable. Cette expansion des droits individuels, cette volonté de s’affranchir d’un certain nombre de cadres, a eu comme effet déstructurant de saper toute une série de piliers qui étaient constitutifs de l’ordre social. On peut avoir une illustration parmi d’autres de ce processus d’individualisation dans l’extraordinaire inflation du nombre de prénoms donnés en France année après année. Nous avions un cadre totalement stable qui a fait qu’entre 1900 et 1950, la France a fonctionné avec un portefeuille d’à peu près 2000 prénoms qui étaient donnés chaque année et que nous en sommes aujourd’hui à 13 000. […]

Un autre élément de ce processus a été le déclin de l’église rouge. Le communisme a été un autre grand pôle structurant avec 20 à 25% du corps électoral qui se reconnaissait dans cette idéologie, dans cette sociologie, avec une contre société qui avait été très bien étudiée avec le communisme municipal, les associations de jeunesse, les organisations syndicales, le mouvement étudiant, la presse, les colonies de vacances. Tout cela existe encore mais à l’état de traces résiduelles. Il subsiste quelques îlots communistes dans certaines municipalités de banlieues ou ouvrières, mais tout cela n’a plus du tout le poid de jadis.

On peut aussi évoquer l’influence de grands médias qui créait du commun. On peut prendre l’exemple de TF1 qui jusqu’à la fin des années 80 caracole à 40% d’audience, ce qui est colossal. Aujourd’hui, cette chaîne qui reste la plus puissante d’Europe atteint un niveau incomparablement plus bas d’audience. On observe également ce phénomène au travers du déclin des magazines hebdomadaires (L’express, Le Point, l’Obs etc..) qui donnaient une grille de lecture qui était partagée par des centaines de milliers de personnes. Ils n’ont pas disparu, mais ont perdu énormément de leur puissance. Ce qui est également le cas d’un journal comme Le Monde. Face à cela, on assiste à la montée en puissance des réseaux sociaux, et la fragmentation des audiences. Avec les Gilets jaunes, on a vu toute une population qui quelque part avec fait sécession ou dissidence jusque dans ses moyens d’information, en allant s’informer sur Facebook par exemple. C’est une fragmentation du paysage informationnel qui s’est opérée.

Tous ces mouvements, dont le principal est le processus d’individualisation, ont abouti au fait que la société française a été bouleversée et déstructurée. […]

On voit bien évidemment une logique sociologique qui demeure importante avec ce que l’on pourrait appeler l’île des Gilets jaunes ou celle d’une partie des catégories populaires qui habitent plutôt la France périphérique pour reprendre la terminologie de Christophe Guilluy, qui s’est assez bien reconnue dans le mouvement des Gilets jaunes, et qui vote plutôt pour le Rassemblement national. Cette France populaire et périphérique constitue une des grandes îles importantes de l’archipel français. […]

A l’autre extrémité du spectre sociologique, on a ce que l’on peut appeler l’île mondialisée, c’est à dire qui est composée par les strates de la population les plus éduquées qui dans leur majorité résident dans le coeur des grandes métropoles connectées à la mondialisation, ce qui a aussi été décrit par Christophe Guilluy. Nous sommes allés plus loin en montrant que ces populations sont également dans un processus d’individualisation et de sécession. Elles se replient sur elles-mêmes et peuvent vivre en autarcie, elles ont leurs propres codes, leur propre écosystème, leurs lieux de villégiature. Le problème est qu’historiquement, les élites ont quand même vocation  à piloter l’ensemble de la société. Un pilotage qui devient de plus en plus compliqué à partir du moment où ces élites ne sont plus vraiment, pour une partie d’entre elles, en capacité d’être en contact avec les réalités profondes du reste de la société. On pourrait évidemment affiner ce bloc.

Il y a aussi un autre groupe d’îles qui est composé des populations issues de l’immigration. Elles ne constituent pas, comme les autres groupes, un bloc homogène. Il y a des immigrations qui se distinguent d’abord par l’origine très diverse des pays concernés. […] Mais un des enseignements majeurs qui nous est apparu à la fin de notre travail est que la société française, et c’est aussi une des mutations majeures qu’elle a connu, est de facto devenue une société multiculturelle. Cette nature composite ou hétérogène ne va que se renforcer au fil du temps. Un des chiffres phares qui a déjà été beaucoup repris est que 18 à 19% de naissances masculines en 2016 donnaient lieu au choix d’un prénom arabo-musulman. La France de demain ou d’après demain sera mécaniquement composée d’au moins 20% de population qui seront rattachées au titre ou à un autre à cette immigration arabo-musulmane. C’est une autre île qui compose désormais la société française. […]

Toutes ces transformations profondes de l’équilibre interne de la société française  ne pouvaient pas ne pas avoir de conséquences électorales et politiques. L’époque qui nous précède a été marquée par l’écrasante domination au plan politique de l’opposition gauche-droite qui structurait tout. […]

L’irruption d’Emmanuel Macron dans le champ politique intervient à un moment ou une personnalité et un fait historique se rencontrent. Emmanuel Macron sent la décomposition du système politique dans un processus qui s’est enclenché bien avant son arrivée. Emmanuel Macron est venu dynamiter ce qui restait des vestiges de l’ancien ordre politique, ce qui aboutit à une opposition au deuxième tour entre lui et Marine Le Pen. […]

Tout cela n’était pas qu’un simple accident industriel, même si nous n’avons pas encore le recul historique suffisant, mais deux ans se sont déjà écoulés et force est de constater que la capacité de rebond de l’ancien paysage politique est quand même très limitée. Le PS est toujours dans les plus grandes difficultés, alors que les LR connaissent également des difficultés majeures avec la poursuite du phénomène de recomposition politique dont les derniers épisodes qui ponctuent la campagne des européennes nous montrent qu’il se poursuit. […]

Quelque part, bien que ce nouvel ordre politique ne soit pas encore figé, on peut déjà l’analyser comme la mise en conformité tardive du paysage électoral avec la réalité sociale, économique, culturelle  et démographique de notre pays. Le pays a connu 30 à 40 années de mutations profondes, et même si chaque génération a l’impression de vivre une époque historique, on peut dire qu’ici, cela est réellement majeur. On peut reprendre la formule de Gramsci, la crise, c’est quand le vieux monde ne veut pas mourir et que le nouveau n’arrive pas encore à naître. Nous nous acheminons peut-être vers la sortie de crise,  avec un ancien monde qui fait encore de la résistance et un nouveau monde qui n’est pas encore stabilisé. Mais ce dont on peut être un peu certain, c’est que nous ne reviendrons pas à l’ancien monde. Dans 3 ans, je ne vois pas une finale entre le candidat de droite et le candidat PS.

Posté par dissidence à 18:06 - France - Commentaires [0] - Permalien [#]
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