DISSIBLOG

08 février 2012

Affaire des signatures : début de panique à "gauche"

Il faut le dire clairement, quoi qu'on pense des idées du Front national : l'absence de Marine Le Pen dans l'élection présidentielle en cours constituerait un scandale majeur dans notre république.

On dira bien sûr que les difficultés rencontrées par la présidente du FN pour obtenir les cinq cents signatures nécessaires à la validation de sa candidature lui sont avant tout imputables. Si l’on exclut pour les besoin du raisonnement l’hypothèse d’un simple coup de bluff, il s'agit, soit d'un manque d'organisation, soit l'idéologie du Front national reste encore suffisamment inquiétante pour dissuader les élus de prêter leur concours à ce parti qui rebute tant de républicains.

Mais cette constatation ne change rien au problème. Le Front national est un parti légal. On peut détester ses idées mais on ne peut lui contester une forte représentativité dans les élections auxquelles il participe depuis plus de vingt ans. Sa disparition de ce rendez-vous majeur qu'est l'élection présidentielle serait une absurdité au regard des principes démocratiques en vigueur en France.

Le mécanisme des cinq cents signatures n'a pas été imaginé, en effet, pour que l'on puisse écarter tel ou tel parti qu'on n'aime pas ou qu'on estime gênant. L'esprit de la loi, c'est l'élimination préventive des candidats farfelus ou marginaux qui encombreraient sinon les émissions de télévision et les panneaux d'affichage, alors même qu'il ne représentent rien ou presque rien. Tous les autres partis, quelles que soient leurs idées, dès lors qu'ils ne sont pas interdits, doivent pouvoir concourir dès lors qu'il ont atteint une audience suffisante. Dans le cas inverse, ces sont des centaines de milliers d'électeurs, voire des millions, qui se verraient dénier le droit à une représentation. Appliqué de manière biaisé, le mécanisme des signatures aboutirait dans le cas qui nous occupe à une alt

ération majeure de la régularité du scrutin.

Il aurait d'autres conséquences. D'abord le ridicule : une règle qui autorise Cheminade et qui élimine Le Pen serait aussitôt rejetée dans la catégorie du grotesque. Ensuite l'aberration politique. Si elle était empêchée, Marine Le Pen ne manquerait pas de tirer parti de ce dysfonctionnement spectaculaire. Quelle meilleure illustration de son discours sur l'intolérance du "système UMPS", sur la fermeture des partis traditionnels, sur "l'étouffement de la voix du peuple" que cette élimination indue ? Elevée au statut de martyre de la liberté électorale, victimisée par cette faute cardinale, elle en recevrait un bénéfice énorme sur le plan de la propagande et, selon toute probabilité, un avantage considérable dans l'élection suivante, qui a lieu, - faut-il le rappeler ? - quelques semaines après la présidentielle. Dans ce scrutin législatif, un Front national dopé par l'injustice dont il aurait été victime se retrouverait dans d'innombrables circonscriptions en position d'arbitre entre la gauche et la droite. Cette position de force lui permettrait de peser bien plus qu'aujourd'hui sur le comportement de la droite républicaine, par exemple en négociant des retraits dans les circonscriptions stratégiques en échange de concessions programmatiques.

Ainsi cette éventualité, qui peut nourrir ici et là quelques misérables calculs à courte vue, ne serait rien d'autre qu'une manoeuvre stupide, qui se changera en coup de main décisif apporté au parti de l'intolérance et de la xénophobie.

Il existe un moyen légal très simple de parer ce danger : les dirigeants de l'UMP et ceux du PS, s'il se confirmait dans deux ou trois semaines que Marine Le Pen risque effectivement l'élimination, doivent déclarer solennellement qu'ils encourageront leurs élus à rétablir la norme républicaine en apportant leur signature à la candidate du FN. Cet adoubement, réalisé au nom d'un principe justifié et incontestable, n'aurait aucune conséquence pour les élus concernés : il s'agit d'une affaire de principe et non d'un choix politique. En agissant de concert, les deux principaux partis de gouvernement neutraliseraient toute critique ou tout soupçon de manœuvre oblique. Ils réintégreraient aussi dans la République ces électeurs du Front qui sont certes dans l'erreur mais qui doivent disposer, par construction, des mêmes droits que les autres citoyens.

Par Laurent Joffrin
Directeur du Nouvel Observateur

Posté par dissidence à 07:25 - France - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Commentaires

Poster un commentaire